Cabo Verde

By maciou, 2 novembre 2009 0 h 34 min

IMG_17941Après avoir sillonné plus de 2500 milles sur une mer intérieure abritant d’insondables richesses, j’en vins presque à oublier l’existence d’un monde extérieur. Le Cap-Vert fut prompt à me le remémorer d’une manière fulgurante, m’offrant l’occasion de m’oublier, de me projeter hors de moi-même (de « m’éclater vers » dirait Jean-Paul Sartre).

Tels d’insignifiants fils d’Ariane qui se mêlent et s’entremêlent sont les existences des hommes.
Parmi celles rencontrées sur mon chemin :
Marco « Polo »  philanthrope providentiel nous recueillant à bord de son ketch, l’Utopia, après notre débarquement précipité à Mindelo. Accessoirement brésilien, surfeur-pilote d’hélicoptère sur plateformes pétrolières, bourlinguant sur toutes les mers du globe et ne connaissant pour limites que la grandeur de ses rêves, la température des latitudes exotiques et la hauteur des vagues surfables.
Michele di Bologna, circumnavigateur solitaire bien singulier navigant sur un vieux plan 1930, passant les longues nuits de quart en mer à bavarder avec son vieux miroir et ses tatouages éclairés à la lueur de la lampe à pétrole.
Juliette, photographe allemande, exilée au Cap-Vert en raison d’une maladie incurable nécessitant la douceur d’un hiver équatorial pour survire. Victime de l’acharnement de la vie contre sa personne depuis son premier souffle elle n’en nourrit pas moins un amour abyssal pour la vie, la race humaine et le Cap-Vert.
Naguel, fidèle équipier espagnol, à l’ineffable candeur et à la pureté juvénile, ayant foi en une seule vertu : l’Amour. Pour lui, emprunter un chemin c’est déjà se limiter, se borner et ne pas s’aventurer à travers champ. Je te souhaite un dénouement heureux dans la pièce de théâtre de rue qu’est ta vie.
Les océanographes allemands qui ont préféré la voie de la connaissance à celle de l’argent.
Abel et Marie-Antoinette, après plus de quarante années d’exil, reviennent au pays. Une retraite au ralenti, au rythme de l’archipel. En posant sur eux mon regard occidental impatient et fébrile, j’ai cru observer deux vieillards fatigués à l’automne de leur vie. Mais après plusieurs jours, la touffeur tropicale ayant eu raison de ma fébrilité occidentale, me sont apparus sous le vernis des rides deux êtres d’une sympathie et d’une fraîcheur juvéniles toujours soucieux d’en apprendre davantage. Abel pose ton dictionnaire d’anglais et va faire la sieste !
Carlos, tout comme ses 28 frères et sœurs, est né dans le cratère d’un volcan, où l’idée d’eau courante et d’électricité semble être utopique. Comment fait-il pour connaître tout sur tout alors qu’il se trouve dépourvu d’Internet et de Wikipedia ? Mystère abscons. Après trois heures d’énumération et d’explications sur toutes les technologies existantes et pas encore existantes de panneaux solaires, je peux monter le Booba Gump de l’énergie solaire.
Et tant d’autres existences singulières, que le singulier me semble être la règle, la norme…

Un frêle esquif passe accouchant de son étrave un sillon, disparaissant peu à peu à mesure que s’éloigne au large la poupe, ne laissant pour empreinte que le sensation d’un souvenir éthéré.

Fortune de mer

By maciou, 30 octobre 2009 15 h 59 min

Compagnons d'infortune« Compagnons, emparez-vous de cette vermine de capitaine, ligotez-le au mât de misaine et souquez ferme ses liens. Faites descendre une chaloupe à la mer messieurs, le capitaine quitte le navire de force !! »

Voilà trois jours seulement que nous avons perdu de vue les côtes de l’archipel des Canaries. Nuits et jours l’océan rudoie hommes et navire. L’équipage inexpérimenté et fraîchement embarqué est malade et incapable de manœuvrer. Le navire insuffisamment préparé et sans cesse malmené ploie sous le poids des avaries. La balancine a cédé, le hale-bas de bôme a rendu son dernier souffle, l’enrouleur de génois est endommagé et pis encore, l’eau envahit les cales.

Pour la sécurité de tous, le capitaine rongé par ses démons intérieurs, la folie et l’alcool, est peu à peu évincé de sa fonction qui désormais m’incombe. Il me faut parer au plus urgent, rassurer l’équipage, réparer le bateau et faire route au plus vite vers l’archipel du Cap-Vert situé à quatre ou cinq jours de mer devant nous.

La traversée devient intérieure. Les journées s’étirent à l’infini. À la croisée de l’équipage et de l’agressivité du capitaine j’encaisse les pressions qui s’amoncellent, jusqu’au soleil couchant.

Enfin la nuit venue, je me réfugie et me love dans une apaisante pénombre. Les tensions s’estompent rapidement laissant place au balais des étoiles filantes déchirant un ciel d’ébène.

Réfugié au grand air dans le cockpit, entouré de mes deux compagnons, le silence de la nuit est peu à peu effacé par nos murmures. Le partage de nos inquiétudes tisse en nous des liens, ô combien plus robustes que les cordages fatigués du navire.

Et puis, soudain, nous rions jusqu’aux larmes de nos infortunes de la journée.

À présent les premiers poissons volants s’échouent sur le pont. Le petit déjeuner est servi compagnons !

Au petit jour les côtes du Cap-Vert poignent à l’horizon.

« Messieurs oubliez la chaloupe ! Une fois le bateau amarré, nous abandonnons définitivement navire et capitaine a leur triste sort. Nous avons bien mérité de goûter aux douceurs insulaires tant convoitées ! »

Terre ! Terre !!!

By maciou, 1 octobre 2009 14 h 23 min

IMG_11091bL’Atlantique m’a ouvert ses portes avec générosité. J’ai doublé le détroit de Gibraltar filant à 10 noeuds avec une vingtaine de noeuds de vent au portant.

Cette expérience m’a laissé une sensation étrange, un enseignement ? Peut-être ? Au début on ne ce cesse de regarder en arrière le phare du cap Spartel, le dernier amer avant de longs jours de mer, s’éloigner au soleil couchant jusqu’à ce que l’horizon l’engloutisse complètement. Ensuite on arrête de regarder le sillage et puis c’est loin devant la proue que l’on tourne son regard.

Lors d’une brève escale au Maroc, dans le port de pêche d’Essaouira empestant la sardine, j’ai pu profiter de la langueur de cette ville pour éveiller tous mes sens. En parlant de sens, après plusieurs jours d’équilibre perpétuel sur un pont malmené par les vagues, un nouveau sens se développe, j’ai nommé : le sens marin, d’aucuns disent le pied marin. Le fait est que de retour à quai après plusieurs jours de mer, la machine du sens marin s’enraie, et pendant une journée voire plus on a l’impression que la terre ferme tangue, et la démarche en pâtit.

Essaouira, les lignes serpentines des dunes de sable contrastent et jouent avec la côte rocheuse dechiquetée par les vagues.

La solitude en mer lors de la traversée pour les Canaries a été ponctuée de rencontres insolites. Lorsque les dauphins viennent faire leur visite quotidienne, l’excitation est toujours au rendez-vous, mais lorsqu’un rorqual de la taille du bateau vient reprendre son souffle à quelque encablure, la surprise est de taille. Un passager clandestin est également venu me tenir compagnie une douzaine d’heures. Un petit canari (le même que celui de Salvatore mais sans l’épi sur la tête) à bout de force est venu se reposer les ailes à bord. Et puis je ne suis pas peu fier d’une certaine rencontre avec une dorade coryphène d’une cinquantaine de centimètres, venue titiller ma ligne de pêche. Aussitôt pêchée, aussitôt dégustée.

Et puis soudain, sorties d’une brume opalescente, poignent à l’horizon deux joyaux : Alegranza et Graciosa, les plus septentrionales des îles de l’archipel des Canaries.


L’écume… des jours et des nuits

By maciou, 22 septembre 2009 9 h 58 min

Bataille Navale à Gibraltar

Bataille Navale à Gibraltar

Lorsque manger des coquillettes devient un instant privilégié presque émouvant c’est qu’il doit être six heures du matin quelque part en mer, que l’on voit se dessiner les hanches des côtes marocaines, espagnoles et anglaises, prêtes à donner naissance à un rêve, que l’on a écumé une mer démontée par plus de 25 noeuds de vent de front avec un courant qui lève les crêtes d’une houle d’un mètre cinquante. C’est peut-être également que l’on a passé trop de temps à scruter l’horizon ou les yeux plissés sur un écran qui tient plus de la bataille navale que du radar.

Ou c’est peut-être que l’on a passé trente-six heures à se relayer à la barre sur un pont balayé par les vagues en essayant de profiter, fourbu, de trois heures de repos dans la nuit pendant lesquelles les vagues ébranlent la coque sous les cabines faisant grincer les cloisons et léviter, sans nulle trêve, tout corps mort… de fatigue.

Ou alors c’est peut-être tout simplement que l’on a une affinité particulière avec les coquillettes.

Après une brève escale à Melilla, enclave espagnole sur les côtes marocaines, me voilà au bout de l’aventure méditerranéenne, à Ceuta pour une dernière escale d’avitaillement avant de prendre la mer, que dis-je, l’Océan ! Fini le vent de face et la mer hachée, place au vent portant et au surf sur une houle portée à maturité par le courant des Canaries.

750 milles nautiques à parcourir avant d’entrevoir la terre des îles Canaries.

Mes amitiés au vieux continent, et… à dans sept jours !

“Sur le détroit de Gibraltar, il y a un jeune homme qui va naître”…

Appel d’offre

By maciou, 18 septembre 2009 4 h 47 min

Cet article est dédié  à toutes et tous ceux qui détiennent un trésor de remèdes de grand-mère.

Parti avec deux jean, il ne m’en reste plus qu’un et demi. Après une matinée passée allongé dans les cales à ecoper en raison d’une petite voie d’eau, mon premier jean est déjà maculé de taches de rouille. Donc pour le remède de grand-mère anti-rouille je suis preneur, sachant que je dispose : d’eau de mer en grande quantité, d’un bout de ficelle, d’un hameçon et que je peux éventuellement me procurer des coquillages moyennant plongée. Au pire si quelqu’un a le numéro de téléphone des ingénieurs de la mission Apollo 13…

À part mon jean tout va bien, le disque dur de l’ordinateur de bord a lâché ce matin donc nous n’avons plus de système de navigation, ce qui devrait retarder un peu le départ, prévu initialement pour cet après-midi. Les prévisions météo sont assez bonnes : vent de 15-20 noeuds de nord-ouest fraichissant a 25-30 noeuds ouest aux abords de Gibraltar. Ces conditions devraient nous permettre de regagner Ceuta en 24 heures de navigation.

Le plan de route commence à se préciser, notre arrivée à Tenerife est prévue pour le 30 septembre, après sept jours de mer. L’escale sera plus longue que prévue (deux semaines), nous allons sortir Armaje de l’eau pour réparer la voie d’eau et profiter des douceurs insulaires de l’Espagne.

À l’épreuve de l’eau

By maciou, 29 juillet 2009 9 h 21 min

Après 10 jours en mer Méditerranée, à peine amariné, me voilà déjà de retour avec mes galons de matelot en poche et ma place réservée dans l’équipage en partance pour le Brésil !

Les temps forts de cette traversée:

  • La pêche au thon, et pas en boîte pour une fois

ThonVoilà déjà deux jours passés les yeux rivés sur les lignes de traîne qui accompagnent notre sillage sans aucun signe d’une quelconque vie sous-marine.

Nos leurres ne semblent duper que les goélands qui tentent en vain des actes kamikazes, l’espoir s’émousse, la foi se refroidit, lorsque soudain le cliquetis du moulinet retentit, le fil d’Ariane se dévide, fulgurant, relançant jusqu’à la rupture les battements de nos coeurs rendus exsangues par l’attente inassouvie.

Une lutte s’engage alors entre l’homme sur le pont et un adversaire sans visage à quelque encablure sous l’eau, chacun tentant d’arracher à l’autre une poignée de centimètres du champ de bataille. Point alors le visage de l’adversaire sous les traits d’un impétueux poisson d’argent livrant bataille à corps perdu à mesure que l’issue fatale se rapproche.

Une fois gaffé et remonté sur le voilier, le plus dur commence : immobiliser le thon de 12 kgs et lui porter le coup de grâce. Autant dire qu’en ce moment je me sens tout sauf vaillant.

Il m’incombe la tâche du bourreau. Une seule manière d’en finir avec un tel cuirassier. Lui ouvrir la gueule et lui verser une gorgée de Whisky. Coma éthylique : l’effet est immédiat ! Belle mort dirait un écossais.

Il ne reste plus qu’à vider et débiter le thon en darnes avant de pouvoir savourer steaks et rôtis de thon frais.

Couverts du sang de l’adversaire, nous fêtons la victoire avec un verre de Whisky. Deus ex machina !

  • Le deuxième quart

Le deuxième quart de la nuit n’est pas le plus facile puisque le sommeil est interrompu après trois heures de sommeil, mais c’est celui qui réserve le plus de surprises.

Entre nuit d’encre et lever de soleil, c’est un moment privilégié que les dauphins choisissent pour venir me tenir éveillé lorsque la fatigue commence à m’assiéger.

  • Le quotidien des marins

Les deux jours passés en compagnie des marins pêcheurs du petit port de pêche d’El Djamila en Algérie auront été riches d’enseignements.

Fraternité et solidarité, telles sont les vertus du marin.

Chaque soir, les navires reviennent avec leur précieux butin et leur équipage fourbu. Les hommes restés à terre ou les marins chanceux revenus plus tôt accourent immédiatement pour aider à la manoeuvre et épauler leurs compagnons harassés.

Le soir tout le monde se retouve à bord de notre voilier pour partager le repas, les matelots des crevettiers apportent des crevettes royales, ceux des espadoniers et des sardiniers amènent des poissons qu’ils cuisinent sur le bateau amaré à couple du notre. Les embarcations se confondent, les hommes se mélangent dans un va-et-vient constant de marins chariant d’un navire à l’autre guitares, derboukas, poissons, vin algérien…

La nuit se passe en plaisanteries, histoires et chansons de marins. Tous ont été clandestins, et après plusieurs décennies d’errance tous sont revenus à leur port d’attache pour poursuivre le destin de leur clan.

À deux heures du matin tout le monde retourne dormir sur son navire. À cinq heures la sourde rumeur des moteurs annonce déjà le départ vers le large…

Panorama Theme by Themocracy