Cabo Verde
Après avoir sillonné plus de 2500 milles sur une mer intérieure abritant d’insondables richesses, j’en vins presque à oublier l’existence d’un monde extérieur. Le Cap-Vert fut prompt à me le remémorer d’une manière fulgurante, m’offrant l’occasion de m’oublier, de me projeter hors de moi-même (de « m’éclater vers » dirait Jean-Paul Sartre).
Tels d’insignifiants fils d’Ariane qui se mêlent et s’entremêlent sont les existences des hommes.
Parmi celles rencontrées sur mon chemin :
Marco « Polo » philanthrope providentiel nous recueillant à bord de son ketch, l’Utopia, après notre débarquement précipité à Mindelo. Accessoirement brésilien, surfeur-pilote d’hélicoptère sur plateformes pétrolières, bourlinguant sur toutes les mers du globe et ne connaissant pour limites que la grandeur de ses rêves, la température des latitudes exotiques et la hauteur des vagues surfables.
Michele di Bologna, circumnavigateur solitaire bien singulier navigant sur un vieux plan 1930, passant les longues nuits de quart en mer à bavarder avec son vieux miroir et ses tatouages éclairés à la lueur de la lampe à pétrole.
Juliette, photographe allemande, exilée au Cap-Vert en raison d’une maladie incurable nécessitant la douceur d’un hiver équatorial pour survire. Victime de l’acharnement de la vie contre sa personne depuis son premier souffle elle n’en nourrit pas moins un amour abyssal pour la vie, la race humaine et le Cap-Vert.
Naguel, fidèle équipier espagnol, à l’ineffable candeur et à la pureté juvénile, ayant foi en une seule vertu : l’Amour. Pour lui, emprunter un chemin c’est déjà se limiter, se borner et ne pas s’aventurer à travers champ. Je te souhaite un dénouement heureux dans la pièce de théâtre de rue qu’est ta vie.
Les océanographes allemands qui ont préféré la voie de la connaissance à celle de l’argent.
Abel et Marie-Antoinette, après plus de quarante années d’exil, reviennent au pays. Une retraite au ralenti, au rythme de l’archipel. En posant sur eux mon regard occidental impatient et fébrile, j’ai cru observer deux vieillards fatigués à l’automne de leur vie. Mais après plusieurs jours, la touffeur tropicale ayant eu raison de ma fébrilité occidentale, me sont apparus sous le vernis des rides deux êtres d’une sympathie et d’une fraîcheur juvéniles toujours soucieux d’en apprendre davantage. Abel pose ton dictionnaire d’anglais et va faire la sieste !
Carlos, tout comme ses 28 frères et sœurs, est né dans le cratère d’un volcan, où l’idée d’eau courante et d’électricité semble être utopique. Comment fait-il pour connaître tout sur tout alors qu’il se trouve dépourvu d’Internet et de Wikipedia ? Mystère abscons. Après trois heures d’énumération et d’explications sur toutes les technologies existantes et pas encore existantes de panneaux solaires, je peux monter le Booba Gump de l’énergie solaire.
Et tant d’autres existences singulières, que le singulier me semble être la règle, la norme…
Un frêle esquif passe accouchant de son étrave un sillon, disparaissant peu à peu à mesure que s’éloigne au large la poupe, ne laissant pour empreinte que le sensation d’un souvenir éthéré.
« Compagnons, emparez-vous de cette vermine de capitaine, ligotez-le au mât de misaine et souquez ferme ses liens. Faites descendre une chaloupe à la mer messieurs, le capitaine quitte le navire de force !! »

Voilà déjà deux jours passés les yeux rivés sur les lignes de traîne qui accompagnent notre sillage sans aucun signe d’une quelconque vie sous-marine.